Les Indiens de M. de Montaran

En 1785, le vice-amiral Pierre André de Suffren, repartant pour la France, embarque sur ses navires 52 indiens de la région de Pondichéry. Ce sont des tisserands et les tisserands indiens ont la réputation de savoir faire des toiles très fines telles qu'on n'en trouve pas en Europe. Arrivé en Méditerranée, M. de Suffren
Suffren, qui est aussi bailli de l'ordre de Malte, offre d'abord ses tisserands à Malte qui n'en veut pas. Les maltais acceptent seulement les plants d'oranger qu'apporte aussi le bailli. Ces plants donneront naissance aux oranges maltaises. Quant aux indiens, ils débarquent donc en France et sont acheminés en convoi jusqu'à Paris. Là se pose le problème de leur installation.
M. Jean Jacques Michau de Montaran, intendant du commerce de Louis XV, est propriétaire du château de Thieux. Comme il n'est pas mécontent d'accueillir une nouvelle industrie en France, il accepte de les installer dans les caves de son château.
Le séjour de ces indiens (au départ: 14 hommes et 38 femmes) dura deux ans et fut émaillé de divers évènements. D'abord, il y eu des naissances et des décès mais on ne connait, par les archives parroissiales, que celles et ceux des indiens catholiques. D'après M. Marichal, à qui nous devons l'essentiel de ces renseignements (Bulletin de la Sté d'Histoire de Paris 1895), à l'époque où il a publié son étude, il y avait encore une croix de bois, au croisement d'un chemin allant de Compans à Thieux et d'un autre allant vers la ferme de Stains, qui portait l'inscription "croix érigée en mémoire des indiens résidant à Thieux". Elle aurait pu marquer la sépulture d'indiens non chrétiens.

Sandaye-1

Sandaye-2Dans les archives paroissiales, on trouve la mention de l'enterrement "dans le cimetière de cette église", de "Sandaye indienne d'extraction", une indienne chrétienne, "décédée dans la foy catholique apostolique et romaine". Le registre est signé du "chef" et interprète de la colonie indienne Louis Pragachen, de l'intendant Fourcade, de GP Lepage, "concierge et jardinier du chateau", et d'un certain JP Margueron, "Suisse du Roy"...
Une autre indienne chrétienne, Anne Marie, a fait baptiser
sa fille: "Baptème de Marie Louise fille naturelle indienne",
        le 9 juin 1786 "née ce jour d'un père a nous inconnu" :

     


 










Marie-Louise















A la fin, quand ils se rembarquèrent pour les Indes, les "indiens de Thieux" n'étaient plus que 16 hommes et 30 femmes. Il manquait donc 8 femmes. Par contre, il y avait 12 enfants!
Entre temps, nos indiens avaient tissé des toiles et avaient enseigné leur technique à des apprentis de Thieux mais ce n'était pas  la mousseline indienne que l'on attendait! Au bout de deux ans, on les renvoya chez eux.

Ce n'est pas fini!
Au XXème siècle, l'Inde est devenue indépendante et a récupéré nos Comptoirs, Pondichéry, Mahé, Yanaon, Karikal et Chandernagor que les nouvelles générations ne connaissent plus par coeur. De nouvelles colonies indiennes sont venues s'établir en France: les "rapatriés" des Comptoirs. Certains d'entre eux ont entendu parler de leurs lointains prédecesseurs, les "Indiens de Thieux" et se sont émus des rumeurs qui circulaient à leur sujet: certains prétendaient qu'ils étaient tous morts de froid,  d'autres qu'ils avaient été maltraités et jetés en prison. Ce dernier point n'est pas tout à fait faux car des bagarres dans la colonie avaient nécessité l'intervention de la maréchaussée.
Ces dernières années, nous avons donc vu venir à Thieux, indépendamment l'un de l'autre, deux représentants des Français des Comptoirs inquiets du sort de leurs concitoyens du XVIIIème siècle.
D'abord, M. Douglas Gressieux, président de l'association "Les Comptoirs de l'Inde" et auteur d'un ouvrage sur les troupes indiennes en France pendant la guerre  de 1914-1918. Avec lui et M. Jean Paul Moreau, président de la Société d'Histoire et d'Archéologie de la Goële, nous avons feuilleté l'état civil de Thieux des années 1785 à 1787.
 Ensuite, M. Gobalakichenane, éditeur de la Lettre du Cercle culturel des Pondichériens. Il nous apprit qu'un certain Viranaiker, chroniqueur tamoul de l'époque, avait relaté l'arrivée, à Pondichéry, des indiens de Thieux, le 21 juillet 1788. M. Gobalakichenane ajoute qu'une petite rue de Pondichéry, entre la rue Bârady et le Bd Ouest porte le nom de Louis Pragachen, leur chef.

Un témoin inattendu!
Prendre un aveugle comme témoin, voilà qui n'est pas banal. Pourtant, M. Lefebvre de Beauvray, un parisien aveugle, nous laisse, dans son "Journal d'un bourgeois de Popincourt" le témoignage le plus direct que nous ayons sur la colonie de Thieux:
    "Non loin de Juilly, près de Compans-la-ville, est ce même village de Thieux, où se trouve une manufacture de très belles toiles ci-dessus annoncée, nouvellement établie dans le château même, appartenant au seigneur du lieu, Monsieur de Montaran, l'un des intendants du commerce. Ces toiles de coton sont fabriquées par des Indiens des deux sexes, au nombre de cinquante trois, tous nés soit à Pondichéry soit aux environs; arrivés enFrance au mois d'octobre 1785, avec Monsieur le Bailly de Suffren, qui les a tous  engagés pour quatre ans et qui les a débarqués à Marseille, après avoir fait quelque séjour dans l'ile de Malthe. Le chef ou directeur de ces Indiens, lequel est de la caste des Païres, âgé de trente-six ans, appelé Louis, sert en même tems d'interprète à ses camarades, d'une caste inférieure, dont cinq seulement ont été, come lui, baptisés dans les Indes, qui ne sçavent pas le français et qui parlent tous la langue malabare. Les hommes, comme plus nombreux que les femmes, sont tous mariés, quelques-uns même à deux, tandis que plusieurs parmi les personnes de l'autre sexe ne le sont point du tout. Le gouvernement fait distribuer par jour, à chacun d'eux, une certaine quantité de riz, de sel, de bois, de chandelle, etc...avec une somme fixe en argent par mois, sçavoir de 80 livres au chef, de 30 à chaque ouvrier et de 24 à chaque ouvrière, pour acheter à leur gré les autres denrées qui leur sont nécessaires et qu'ils apprêtent eux-mêmes dans les cuisines du château. Du reste, on a pourvu, par des ordres supérieurs,à ce qu'en général ils ne fussent point inquiétés sur l'article de la religion, comme en particulier, à ce qu'on laissât, à ceux qui n'ont point reçeu le baptème, l'entière liberté de professer ou de pratiquer en paix la leur, pour ce qui concerne le culte extérieur, les prières, les mariages, les funérailles, etc.. A la tête, ou pour le régime économique de cet établissement, qui peut devenir fort utile, outre le chef indien est un inspecteur français, aujourd'hui Monsieur Fourcade, successeur d'un autre, avec lequel le dénommé Louis avait eu quelques démèlés, causés par la jalousie du Français, à l'occasion desquels le chef indien avait été sur le point de se faire massacrer par ses compatriotes, excités contre lui par l'ancien inspecteur.
    Nous avons appris toutes ces particularités en nous transportant exprès à Thieux pour interroger par nous-même quelques uns des étrangers dont il s'agit, lors de notre dernier séjour dans ce canton, dont peut-être nous connaissons la topographie tout aussi bien qu'il est permis de la connaître sans le secours des yeux.

On comprend l'intervention des gendarmes et l'on remarque au passage que la laïcité ne date pas de 1905 mais qu'elle se pratiquait déjà en 1785, à Thieux!

Références:
P. Marichal: Une colonie indienne à Thieux. Bull. de la Sté d'Histoire de Paris et de l'Ile de France. 1895, p85-95
Micheline Viseux:  Les Indiens de Thieux. Bull., de la Sté d'Histoire et d'Archéologie de la Goële. 1996, n° 26, p19-24
H. Vial: Une visite à  la colonie indienne de Thieux. Bull., de la Sté d'Histoire de Paris. 1901, p143-144



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